Biz, Sébastien Fréchette(Chafiik)

En prenant pour narrateur Steeve Simard, un adolescent d'emblée révolté par son prénom anglophone et ses initiales à connotation nazie, l'auteur plonge avec curiosité et beaucoup d'esprit dans l'univers de ces petites bêtes étranges que représentent les ados pour la société. Un roman intelligent, qui n'est pas sans rappeler les valeurs prônées par le groupe Loco Locass...

Being Steeve Simard

Environ un quart de siècle après avoir été lui-même ado, Biz trempe dans ses souvenirs pour aborder la dernière année du secondaire, en donnant la parole à un adolescent futé qui regarde et tente de comprendre le monde qui l'entoure. «J'ai eu beaucoup de plaisir à faire ce livre, contrairement à Dérives - un premier récit sur sa nouvelle condition de père - qui s'est écrit dans la souffrance et dans la brume.» C'est en parlant au nom de Steeve que Biz peut se permettre un regard critique sur la société, «parce que les ados sont eux-mêmes très critiques et le discours que je leur fait tenir, je l'ai à peu près entendu de la part des ados que je côtoie beaucoup. Je suis conscient qu'un ado ne peut pas parler comme ça, tout comme les animaux de Yann Martel ne pourraient pas parler réellement... on est dans la fiction. Mais parce que Steeve a beaucoup lu, qu'il est curieux intellectuellement et parce qu'il a été seul longtemps aussi, il a eu le temps de réfléchir et de lire, et donc de forger sa pensée et son écriture.»

Comprendre les ados

La chute de Sparte(Leméac)

S'il parle des ados, La chute de Sparte n'est pas uniquement destiné à un jeune lectorat. En l'écrivant, l'auteur ne s'est pas préoccupé de plaire ou non à un certain public, mais plutôt de mettre en scène, de faire vivre et parler les adolescents qu'il aime sincèrement. «J'ai écrit un livre sur ce qui m'intéressait, mais les adultes peuvent le lire autant que les ados, tout comme on peut lire un livre sur les oiseaux sans être un oiseau soi-même» ajoute l'auteur qui prend plaisir à parler de façon imagée. L'histoire se déroule dans la polyvalente Gaston Miron, une école fictive située sur la Rive-Sud. «Quand j'ai commencé à écrire, je n'avais pas d'idée précise sur l'histoire, je me suis seulement dit: ça commence le jour de la rentrée scolaire et ça finit au bal des finissants.» L'année charnière qu'est le secondaire cinq, avec son lot d'angoisses et de rêves aussi, l'auteur l'a bien saisie.

Est-ce que c'est parce qu'il est lui-même un éternel adolescent ou parce qu'il les côtoie beaucoup que Biz semble si bien les comprendre? La question reste en suspend. Mais, quand on lui demande si le multiculturalisme, les origines du Québec et carrément le système d'éducation, qu'il remet en question, intéressent les jeunes aujourd'hui, il répond sans hésiter par l'affirmative: «C'est justement parce que je les connais que je sais que ça ne va pas les arrêter, au contraire.» Et s'il y avait un message à véhiculer, ce serait plutôt pour les adultes: «Il faut se préoccuper des adolescents et arrêter de les considérer de façon offensive, comme des gens dérangeants, mais au contraire comme des gens pleins de potentiel. Certains jeunes vivent des choses dont on ne soupçonne même pas l'ampleur. Aussi, je voulais dire aux jeunes qu'ils sont beaux, qu'ils sont bons et que s'ils passent à travers leur secondaire, ils sont de véritables héros grecs!»

Au-delà de la mythologie, la culture!

Justement, les héros grecs sont présents dans le roman, tels des personnages en filigrane. Biz est un artiste passionné, investit par des valeurs qu'il défend à travers les mots de Steeve Simard, lui-même un lecteur averti... de bonne littérature. Cultivé et sensible à l'imagerie symbolique, l'auteur s'accroche aux modèles littéraires: Fernand Dumont, Gaston Miron, Michel Houellebecq, Roland Barthes... pour ne nommer que ceux-là. Mais ces noms, la littérature classique ou contemporaine, touchent-ils vraiment les adolescents d'aujourd'hui? «Totalement, précise l'auteur. Ça dépend de la façon dont on leur en parle. Peut-être que certains sujets vont les intéresser, d'autres moins, mais ce n'est pas parce qu'on les tire vers le haut que ça va les bloquer, bien au contraire. Ce que je remarque dans ma relation avec les jeunes, c'est que plus on les considère comme intelligents, plus ils se montrent intelligents. Je prends d'abord pour acquis qu'ils sont curieux et intelligents et je m'adresse à eux comme tel» ajoute celui à qui son éditeur, chez Leméac, vient de dire qu'ils allaient réimprimer le livre, parce que les 5000 premières copies étaient déjà écoulées. Et au Québec, 5000 copies c'est déjà un bestseller. Donc, La chute de Sparte a forcément trouvé ses lecteurs!

Le suicide, un sujet délicat

Le point culminant du roman est probablement le suicide du quart arrière des Spartiates, l'équipe de football de l'école: les jeunes semblent vieillir d'un coup et ressentir la fragilité de cette vie dont ils n'ont pas encore conscience. Le joueur, un héros de son vivant, est sacralisé par cette mort tragique. Est-ce qu'on n'a pas forcé ici, un peu trop fort sur le symbole? «C'est une vieille question, l'idée qu'il ne faut pas aborder le suicide avec les jeunes parce que ça leur donne des idées... je pense que c'est plutôt le fait de ne pas pouvoir parler qui les laisse dans leurs idées noires. Quand on est mort, on n'a pas idée des conséquences et ce jeune-là qui se suicide en provoque sur son école, ses proches, ses parents, ses amis... Placer les jeunes devant ces conséquences-là peut leur donner l'idée d'en parler et de demander de l'aide.»

Plus près de la quarantaine que de l'adolescence, père d'un garçon de cinq ans - qui vient d'entrer en maternelle - et d'une «petite fille de un an et quart», Biz a conservé un regard sur le monde qui s'apparente à celui des adolescents. Il avoue le plaisir qu'il a eu de replonger dans ses propres années d'adolescence, un univers qu'il trouve extraordinaire. «Tu es vulnérable et en même temps tu découvres ta force. Tu fais toutes sortes de niaiseries et de premières expériences, mais tu as aussi beaucoup d'ambitions, beaucoup de rêves et tu n'es pas encore cynique. C'est pour tout ça que je les aime autant.»

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